La poésie contemporaine

Il sera toujours difficile de dire à quel moment la poésie classique a laissé sa place à la poésie moderne, qu’on appellera poésie contemporaine.
Si on retient le passage du vers rimé au vers libre, et la liberté donnée à la ponctuation, on pensera à Mallarmé, Laforgue et Apollinaire. Apollinaire, tout particulièrement avec son recueil Alcools paru en 1913.

La poésie contemporaine se définit par sa liberté formelle, mais certainement aussi par la liberté de son sujet, parfois quotidien, intime, poussant la sincérité jusqu’à l’aveu, parfois ludique, jouant avec le sens pour le cacher, le révéler, le détourner… Une liberté qui ouvre grand le champ d’expériences des poètes qui se succèdent au XXème et XXIème siècle.

Citons en quelques uns que nous vous invitons à lire :

Apollinaire, Max Jacob, Blaise Cendrars, Jean Cocteau, Pierre Reverdy, André Breton, Philippe Soupault, Antonin Artaud, Louis Aragon, Paul Eluard, Robert Desnos, Raymond Queneau, Jacques Prevert, Michel Leiris, Georges Bataille, René Char, Henri Michaux, Francis Pong, Denis Roche, Andrée Chedid, Yves Bonnefoy, Philippe Jacottet, François Cheng, Christian Bobin, Vénus Khoury-Ghata, Jean-Pierre Siméon…

Chacun d’eux redéfinit ce qu’est la poésie.

La poésie contemporaine reste à nos yeux, dans la diversité de sa forme, la recherche d’une voix cachée et de liens souterrains entre le visible et l’invisible, l’objectif et le subjectif comme l’exprimait Michel Foucault :

Le poète est celui qui, au-dessous des différences nommées et quotidiennement prévues, retrouve les parentés enfouies des choses, leurs similitudes dispersées. Sous les signes établis, et malgré eux, il entend un autre discours, plus profond, qui rappelle le temps où les mots scintillaient dans la ressemblance universelle des choses. 

Michel Foucault, in Les mots et les choses

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Dorothée Coll :

La poésie contemporaine s’est émancipée du cadre formel de la poésie classique, mais ce cadre l’a nourrie, terreau fertile, décomposé, recomposé par certains poètes comme Gaston Vieujeux qui revisite le sonnet avec brio. 

La plupart du temps, la poésie contemporaine s’exprime en vers libérés, sans rime et souvent sans ponctuation. Elle représente son époque. Baudelaire dans Le peintre de la vie moderne soulignait que l’art contient nécessairement une part de modernité : « la modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable ». 

Débarrassée de ses carcans, la poésie contemporaine s’affirme aujourd’hui comme un mode d’expression qui s’adresse à tous et que chacun peut s’approprier. Souvent intime, elle accorde une place au « je » qu’elle lui refusait avant. Elle accepte des écarts de langage, la maltraitance des règles, car la poésie est libre, indisciplinée, en digne héritière de son enfant terrible. 

Témoin de la place croissante du développement personnel, de la reconnaissance de toutes les individualités, des crises et des angoisses qui traversent le monde actuel, la poésie reste une échappatoire, un moyen de cracher sa hargne, sa bile, ou, au contraire, de caresser et d’aviver les bribes de beauté qu’elle entrevoit et montre pour offrir un instant de grâce. Le poème devient une fenêtre, parfois une simple meurtrière par laquelle s’immisce un souffle, une lumière, un parfum, qui viennent bousculer le silence, l’émouvoir.

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Claire Raphaël :

La poésie contemporaine se libère du classicisme, lentement ou par le biais de ruptures parfois spectaculaires. Lentement si on suit le travail de ces auteurs qui ont choisi de rester fidèles à une poésie sonore et rythmée, et dans la rupture, proposée par les surréalistes, puis les partisans de d’une destructuration du langage et d’un refus du lyrisme (on pense notamment à Henri Michaux, Francis Ponte, ou Denis Roche et aux auteurs proches de Tel Quel). 

Se libérer du classicisme, comme on se libère d’un carcan, et du même coup d’une manière un peu trop conventionnelle d’envisager la beauté. 

Parce que la poésie me semble toujours liée à la beauté, mais qu’est-ce que la beauté ? Une harmonie, ou une sincérité parfois brute ? 

La poésie contemporaine est libre de son rythme, qui a vocation à rester prêt à l’oralité, à la prononciation à voix haute, à la déclamation. Elle est libre de son sujet aussi, puisque tout peut être dit, à condition que la parole du poète soit bien la sienne, et non la répétition du discours ambiant. Parole personnelle, qui se cache parfois sous l’effet de la pudeur, et qui d’autre fois éclate jusqu’à la provocation. 

La poésie contemporaine, ce pourrait être une voix plus personnelle que toutes les autres, même les aveux, même les confidences, une voix rendue personnelle par l’invention de sa propre langue et de son propre rythme, c’est à dire sa propre respiration. 

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